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Full text of "Le Koran, sa poésie et ses lois"

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IBLIOTHEQUE ORIENTALE EL/EVIRIENNL 
XXX IV 



LE KORAN 



SA POESIE ET SES LOIS 



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BIBLIOTHEQUE 

SAINTE | ' * '; 

GENEVIEVE 




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LE l'UY — IMHKIJIl.ktt „i, mnultsSH I il , 



LE KORAN 



SA POESIE ET SES LOIS 



STANLEY LANE-POO 

LAURÉAT DE L'iNSTITUT 

Continuateur du Arabie Lexicon de E.-W. Lane 





ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 

LIBRAIRE DE LA SOC:ÉtÉ ASIATIQUE 

de l'École des langues orientales vivantes, etc. 
'28, rue bonaparte, 28 



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c-l-VE%TISSESMEC\iT 



Si r|"$£ Es matériaux dont est formé ce 
Sgwg s />e£/£ volume, ont déjà paru, 
pour la plupart , en anglais , dans l'E- 
dinburgh Review, n° 36 1 ' Oct. 1881) 
et dans The Speeches et Tabletalk of the 
Prophet MohammaJ, traduits par le 
même auteur et publiés par MM. Mac- 
millan, à Londres, 1882. L'auteur tient 
à signaler l'aimable collaboration de 
son savant et infatigable ami M. Ter- 






rien de la Couperie , qui a bien voulu 
l'aider de ses conseils pour la composi- 
tion de l'ouvrage. 



Londres, septembre 1882 










LE CONTENU DU KORAN 



I 




LE KORAN 




e Koràn est un de ces livres, que 
tout le monde cite et que per- 
sonne ne lit, qu'on appelle classiques. C'est 
le triste sort de ces livres d'être si fameux 
que l'on ne voit plus la nécessité de les lire. 
Selon les habitudes d'aujourd'hui, savoir le 
nom d'une de ces divinités de l'Olympe 
littéraire, c'est tout ce qu'on peut deman- 
der à ceux qui ne font pas profession de 
science. Prétendre à une connaissance plus 



approfondie que celle du seul -titre serait 
une affectation presque pédante, et si- 
non inutile, toutefois assurément en- 
nuyeuse. Aussi les livres classiques, ces 
trésors des pensées les plus profondes de 
l'humanité, ces annales du progrès hu- 
main tracées par ses apôtres et prophètes, 
ses poètes, ses orateurs, ses tragiques, sont- 
ils relégués au rayon le plus haut de la bi- 
bliothèque et au coin le plus étroit du 
cerveau. 

Maisdira-t-on, si peu que l'on puisse s'ex- 
cuser au sujet des autres livres classiques, 
le Korân n'est-il pas vraiment illisible? 
N'est-il pas d'une longueur effrayante et 
d'un désordre inextricable? Si même il était 
le plus long des livres classiques, et la plus 
inextricable des rapsodies prophétiques. 
du monde entier, le Korân n'en serait pas 
moins, de toutes les créations de l'intelli- 
gence après la Sainte-Ecriture, le livre qui a 
exercé la plus grande influence sur le 
monde entier et, par conséquent, est digne 
de l'étude sérieuse de l'homme, qui en a 
profité, sinon individuellement, au moins 



comme membre de la famille humaine. 
Mais, en fait, le Koràn n'est pas un long 
ouvrage, et il ne manque ni d'ordre ni de 
régularité, comme on le suppose généra- 
lement. En temps que nombre de versets, 
le Koràn ne représente guère que les deux 
tiers du Nouveau Testament, et, si les his- 
toires interminables des patriarches juits 
que Mohammed raconte et répète étaient 
laissées de côté, il ne serait pas plus long 
que l'Evangile et les Actesdes Apôtres réu- 
nis. Mais le véritable contenu du Koràn, 
en négligeant les détails purement person- 
nels et contemporains de Mohammed, est 
de beaucoup au-dessous de cetie étendue. 
Le livre est rempli, - je ne dirai pas de ré- 
pétitions inutiles, car, en préchant et en 
enseignant, les répétitions sont nécessaires, 
— mais d'affirmations répétées de certains 
articles de foi fondamentaux et de certai- 
nes applications de ces articles, en vue de les 
démontrer plus amplement. De même que 
les nombreuses histoires empruntées par 
Mohammed au Talmud n'ont guère d'in- 
térêt que pour les archéologues, nombrede 



6 - 



ces arguments et exemples réitérés peu- 
vent avec avantage être laissés de côté. Il 
y a aussi une notable portion du Korân 
qui est consacrée à la réfutation de ceux 
qui, par motifs de politique, de commerce, 
ou de religion, s'étaient fait un devoir de 
contrarier Mohammed dans ses tentatives 
de réforme. Ces allocutions toutes person- 
nelles. et pleines de l'esprit de parti ne 
sont valables que pour le biographe et 
l'historien. Elles ne jettent que peu de lu- 
mière sur le caractère de Mohammed lui- 
même. Elles le montrent, certainement , 
comme nous le savions déjà, impressionna- 
ble, irritable, et très sensible au ridicule 
et au mépris; mais ceci eût été suffisam- 
ment démontré par un exemple unique. 
Nous ne formons pas notre appréciation 
d'un'grand homme d'Etat d'après ses mo- 
ments d'irritation, mais bien sur ses gran- 
des pensées qui révèlent une vie d'étude 
des hommes et du gouvernement. Ainsi, 
pour Mohammed , nous pouvons aban- 
donner les éléments personnels et tempo- 
raires du Koràn et appuyer notre juge- 



ment sur ces idées qui sont valables pour 
tous les temps et qui ne dépendent ni des 
individus ni des classes sociales, mais de 
l'homme tel qu'il est en Arabie ou en 
Fiance, ou n'importe quel pays. 

Ce point de vue n'est pas choisi pour 
détacher Mohammed de lui-même. Ses at- 
taques à ses adversaires peuvent être com- 
parées à celles de n'importe quel homme 
d'Etat. Elles sont, sans aucun doute, 
conçues en un style plus barbare que celui 
auquel nous sommes habitués, et par le- 
quel nous déguiserions ses imprécations. 
Mais en face de l'opposition traîtresse et de 
mauvaise foi, le prophète arabe s'est com- 
porté avec un sang-froid remarquable. Il 
ne fit que menacer du feu de l'enfer, de 
même que de nos jours encore les mêmes 
menaces sont adressées' chaque dimanche. 
En laissant de côté les histoires juives et les 
répétitions inutiles, les exhortations tem- 
poraires et les revendications personnel- 
les, les discours (suras) de Mohammed 
peuvent être réunis en un très petit es- 
pace. Les discours , ou chapitres , se 









— 8 — 

suivent l'un après l'autre si souvent sur le 
même objet, qu'en réalité un nombre très 
restreint contient toutes les idées qu'une 
étude minutieuse de la totalité du Koràn 
peut découvrir. 

Quant à l'apparencedésordonnée du Ko- 
rân, il est facile de montrer qu'elle est due 
principalement à l'arrangement primitif 
des chapitres. Le texte arabe a été réuni 
d'une manière purement fantaisiste dont 
le seul mérite est la fidélité. Nous pou- 
vons affirmer en toute certitude que le 
présent texte ne contient rien autre que les 
paroles de Mohammed. Mais c'est tout ce 
que nous pouvons affirmer en sa faveur. 
Les premiers éditeurs méritent tout crédit 
pour leur délicatesse et le soin scrupuleux 
avec lequel ils ont réuni tout ce qui a été 
réellement dit par Mohammed, sans rien 
ajouter de leur propre fonds ; mais autre- 
ment il est impossible de les féliciter. Leur 
tâche était certainement difficile, car les 
révélations de Mohammed furent délivrons 
pendant une longue période, et souvent 
par courts fragments. Parfois la totalité 



d'un chapitre (tel que nous l'avons main- 
tenant) a été prononcée en une seule fois, 
mais très souvent quelques versets seule- 
ment furent délivrés à la fois, auxquels 
d'autres fragments furent ajoutés plus tard, 
quelquefois d'après instructions spéciales 
du prophète, de les insérer dans tel ou 
tel chapitre, mais fréquemment sans au- 
cune indication de ce genre. Ces verseis 
et chapitres ne furent pas classés, ni même 
souvent écrits, à l'époque de la mort du pro- 
phète ; ce ne fut que lorsque la guerre eut 
commencé à diminuer le nombre de ceux 
qui avaient confié la garde du Korân à 
leur seule mémoire, que les Musulmans 
comprirent combien périssable était la 
base sur laquelle leur livre sacré s'ap- 
puyait. 

C'est alors qu'effrayés eux-mêmes d'une 
si grave innovation ils se décidèrent à réu- 
nir les fragments épars du Korân écrits 
jusque-là « sur palmiers, peaux, os d'ani- 
maux, et aussi dans le cœur des hommes. » 
Le disciple fidèle du prophète, Zeid ibn 
Thabit, entreprit cette œuvre importante 

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1 



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io — 



sous le gouvernement d'Abou Bekr, le pre- 
mier khalife. Il réunit, des paroles de Mo- 
hammed, tout ce dont on se pouvait rap- 
peler aussi bien que tout ce qu'il trouva 
écrit sous une forme quelconque, et décida, 
d'après des principes qu'il nous est main- 
tenant impossible de connaître, de quelle 
manière devaient être répartis les versets 
entre les divers chapitres. Les dates respec- 
tives de la plupart des chapitres étaient ap- 
paremment oubliées, car Zeid ne put trou- 
ver de meilleur arrangement que celui de 
la longueur, et, en conséquence, il plaça 
les plus longs chapitres au commencement 
et les plus courts à la fin, les faisant pré- 
céder de la courte prière connue sous le 
nom de Fâtiha. On peut douter que Zeid 
eût adopté un ordre chronologique même si 
la date précise de chaque chapitre lui avait 
été connue ; car, bien qu'il sût que certains 
chapitres avaient été donnés à la Mekke et 
d'autres à Médine (c'est-à-dire dans la pre- 
mière et la seconde moitié de la carrière de 
Mohammed), il les mélangea indistincte- 
ment ensemble et plaça généralement les 



derniers chapitres, ceux de Médine, à la 
première partie du livre L'édition de Zeid 
est à peu près le Koràn tel que nous l'a- 
vons aujourd'hui. Il est vrai qu'une se- 
conde rédaction fut faite quelque vingt 
années plus tard, rédaction à laquelle Zeid 
lui-même prit part. Mais elle avait plutôt 
pour objet la rectification de détails dou- 
teux de prononciation et de différences 
dialectales, plutôt que de modifier la sub- 
stance du texte, et aucunes altérations 
ultérieures n'ont eu lieu. Nous pouvons 
donc admettre comme certain que le texte 
arabe du Koràn actuel est identique à ce- 
lui de l'édition préparée quelques années 
seulement après la mort de Mohammed et 
qui a été adoptée par la majorité de ses 
compagnons et disciples. 

Ces compagnons et disciples avaient plu- 
sieurs avantages sur les lecteurs d'aujour- 
d'hui. Ils avaient connu personnellement 
le prophète et n'avaient pas à apprendre 
comment s'était développé son enseigne- 
ment et modifié son style. Ils n'auraient, 
du reste, accepté aucune théorie de déve- 



I 



loppement. Leur prophète avait toujours 
été infaillible, et ils ne pouvaient compren- 
dre un progrès ou une détérioration dans 
ses révélations. Toutes étaient également ve- 
nues de Dieu, copiées de la grande « Mère 
du Livre » placée devant le- trône du Très- 
Haut et écrite avant tous les siècles. II ne 
pouvait donc y avoir pour eux aucune im- 
Iporlance à déterminer l'âge des diverses 
(parties de la révélation. Puisqu'elles ve- 
naient toutes de la même source divine, 
que signifiait une année plus tôt ou plus 
tard? La même opinion serait exprimée 
par presque tous les musulmans encore 
aujourd'hui. A l'exception de quelques 
commentateurs, qui ne cherchent que ma- 
tière à commenter, les musulmans n'atta- 
chent pas plus d'importance à la date d'un 
chapitre quelconque du Korân qu'un bon 
chrétien à l'âge du Deutéronome ou des 
Cantiques. 

Mais si les fidèles refusent d'étudier l'or- ' 
ganisation et le développement de leurs 
livres sacrés, est-il nécessaire que les cher- 
cheurs, qui ne se préoccupent d'aucune 



- i3 — 



révélation particulière, soient forcés Je 
s'embarrasser de l'arrangement non scien- 
tifique et désordre qui satisfait les 
croyants? Pour nous, l'intérêt du Korân 
e.-t multiple, et son côté le moins impor- 
tant n'est pas la lumière qu'il jette sur le 
caractère de Mohammed. Avec l'arrange- 
ment vulgaire, il est presque impossible 
d'être impressionné par les changements 
qui se sont opérés dans le caractère et l'es- 
prit du prophète; il est même difficile de 
concevoir un si curieux melimelo comme 
l'œuvre d'un seul individu. 

Une classification scientifique est par- 
faitement possible, ainsi que l'a démontré 
un professeur allemand qui possède un 
sentiment merveilleux de la langue arabe 
et peut, sans flatterie, être considéré comme 
le génie le plus remarquable des arabisants 
que l'Allemagneaitproduits. La Geschichte 
des Korans de Noldeke, que l'Institut de 
France a couronnée, a réglé définitivement 
la question de l'ordre chronologique du 
Korân, et il n'est pas probable qu'aucun 
progrès sérieux puisse être fait au-delà de 



- 14 - 

son profond et « scharfsinnig » ouvrage. 
Il serait beaucoup trop long de détailler 
les preuves sur lesquelles s'appuient ses 
conclusions ; il nous suffira de dire qu'elles 
consistent simplement en indications déri- 
vées d'une étude minutieuse du style et du 
vocabulaire du Korân. Des preuves tirées 
d'autres sources manquent presque entiè- 
rement, sauf pour les derniers chapitres, 
ceux de Médine, et les allusions que l'ou- 
vrage contient relativement aux événe- 
ments contemporains ne sont pas assez ex- 
plicites pour être sérieusement utiles. La 
langue est la seule preuve à laquelle il soit 
possible de se fier complètement. Il suffit 
de lire, même rapidement, le Korân pour 
sentir une différence marquée de style en- 
tre certains chapitres et les autres. C'est 
cette différence que le professeur Nôldeke 
a fait ressortir et à l'aide de laquelle il a 
trouvé un certain progrès dans le style. La 
rime vient à l'appui de cette investigation. 
Mohammed ne parlait pas en vers, ni pré- 
cisément en prose. En fait, il détestait la 
poésie, et le seul vers qu'il ait jamais com- 






— o — 

mis, tout à fait involontairement du reste, 
est très mauvais. 

Aucune partie du Korân ne se conforme! 
aux exigences de la prosodie arabe. Ce n'est 
cependant pas de la prose pure, mais plutôt 
une forme rhétorique de prose qui a beau- 
coup du caractère de la poésie sans en avoir j 
la mesure. Les mots tombent en courtes! 
sentences (du moins dans les premiers cha- 
pitres), qui se balancent l'une l'autre plus 
ou moins musicalement, et lesderniers mots 
riment généralement ensemble. Plus tard, 
les phrases deviennent de plus en plus lon- 
gues, et la rime subit diverses modifica- 
tions, jusqu'à ce qu'enfin les derniers cha- 
pitres soient devenus presque simple prose. 
Il est facile de comprendre quel guide va- 
lable les variations de rime et de longueur 
des versets présentent aux recherches sur 
les dates des différentes parties du Korân. 
D'après ces preuves, le professeur Nôldeke 
a été à même non-seulement de décider la 
position chronologique respective de la 
plupart des chapitres, mais même de dé- 
terminer quels versets ont été interpolés 



— i6 - 

par l'éditeur primitif d'un chapitre diffé- 
rent. Dans quelques cas très rares, il est 
possible de fixer l'ordre des chapitres ou 
l'année exacte dans laquelle ils ont été dé- 
livrés. Tout ce que Ton peut faire est de 
les classer en certains groupes dont chacun 
appartient à une période limitée; mais 
nous ne pouvons généralement pas fixer la 
place que chaque chapitre devrait occuper 
en dedans de son propre groupe. Toutefois 
les quatre groupes entre lesquels Nôldeke 
répartit les cent quatorze chapitres du Ko- 
ràn permettent de se former une apprécia- 
tion presque aussi complète du développe- 
ment graduel de la doctrine et du style de 
Mohammed quesi l'ordre en avait été plus 
minutieusement détaillé 




II 



SON AUTEUR 






il 



I 
I 



T l y a autre chose que les longueurs peu 
1 attrayantes et le manque d'ordre dans 
la classification des discours de Moham- 
med qui empêche de trouver quelque peu 
satisfaisante la lecture du Korân. Il faut, 
pour le comprendre, se transporter par 
la pensée dans une atmosphère complète- 
ment différente de celle où nous vivons. 
Afin d'être à même de voir les choses de 
ce monde d'un point de vue autre que 
celui où nous sommes ordinairement pla- 
cés, il faut absolument s'abandonner à 
cette heureuse indifférence des anciens 
Arabes; il faut s'imaginer ce sentiment de 
la famille étendu à la tribu entière, cet 
orgueil de ses ancêtres, cet honneur che- 



■ 



valeresque, ce dévoûment à l'hospitalité, 
cet amour exagéré de la poésie, cette indif- 
férence en matière de religion, cette jouis- 
sance du bonheur présent sans souci de 
l'avenir qui caractérise l'Arabe du désert, 
si nous voulons comprendre l'effet que le 
Korân produisit sur l'esprit de ceux aux- 
quels il l'ut prêché à l'origine. Il ne saurait 
entrer dans notre plan de décrire le milieu 
arabe tel qu'il était à cette époque : un vo- 
lume entier serait nécessaire. Mais ceux 
de nos lecteurs qui voudraient se préparer 
à une pareille tâche pour comprendre plus 
complètement le Korân trouveront son 
introduction la plus parfaite dans Les let- 
tres sur l'histoire des Arabes avant l'is- 
lamisme de Fulgence Fresnel, et dans le 
grand ouvrage de Caussin de Perceval, sans 
oublier les œuvres aussi profondes que 
C charmantes du professeur Dozy. Dans la 
même série que le présent volume, la courte 
mais délicieuse « leçon d'ouverture » de 
M. René Basset sur la poésie anté-isla- 
mique, fera beaucoup pour aider le lecteur 
à se rendre compte du véritable caractère 



du peuple qui a fourni les premiers audi- 
teurs du Korân. La vie commerciale dans 
les villes, telle qu'elle a été écrite par Von 
Kremer, doit également être étudiée, et la 
position des juifs et des chrétiens en Ara- 
bie au vi e siècle ne devrait être oubliée si on 
veut être à même de comprendre les rap- 
ports de Mohammed vis à-vis de son siècle 
et de son pays. 

11 est d'une haute importance de se 
rappeler dans quelles circonstances vécut 
Mohammed, si l'on veut comprendre sa 
position et son influence. Arabe du dé- 
sert épris de la liberté, et plein d'amour 
de la nature, mais manquant quelque peu 
de cet esprit chevaleresque et franc du guer- 
rier du désert , — ayant plus du saint 
que du chevalier — et cependant doué 
d'une persévérance et d'une patience dé- 
cidée qui n'appartiennent qu'à l'habitant 
des villes, ayant une force morale dont le 
Bédouin errant n"a pas besoin peut-être, 
Mohammed tenait à l'un et à l'autre côté 
de la vie arabe; et sans l'influence des 
autres religions, principalement de celle 






— 22 



des Juifs, il ne fût jamais devenu le pré- 
dicateur de l'Islam. Le vieux culte de la 
nature, si cher aux Arabes, a même eu sa 
part dans la nouvelle religion, et jamais foi 
n'a été faite de matériaux plus variés que 
celle donnée par Mohammed à une si 
grande partie de l'humanité. 

On sait peu de choses de ses premières 
années; il naquit en 571, et appartenait à 
la noble tribu de Koreich qui avait été si 
longtemps gardienne de la sainte Kaaba. Il 
avait perdu ses parents de bonne heure, 
et, comme la branche de la tribu à laquelle 
il appartenait était devenue pauvre, il dut 
se rendre aux collines pour faire paître les 
troupeaux de ses voisins. Plus tard, il se 
rappelait avec plaisir ces jours passés et 
disait que Dieu ne choisit ses prophètes 
que parmi les pâturages. La vie monta- 
gnarde lui donna ce véritable œil du pas- 
teur pour la nature qui se remarque dans 
tous les chapitres du Korân, et ce fut pen- 
dant ses veilles solitaires, sous l'immensité 
du ciel d'Arabie, alors qu'aucun humain 
ne dérangeait ses pensées, qu'il commença 



— 23 — 



ses ardents parlera avec son âme qui, finale- 
ment, tirent de lui le prophète de sa nation. 
Sauf celte vie pastorale et plus tard son 
emploi de conducteur de chameaux dans 
les caravanes syriennes de sa riche cousine 
Khadidja, qu'il épousa quelques années 
après, il n'y a à peu près rien que l'on 
•puisse affirmer de la jeunesse de Moham- 
med. H doit avoir été témoin des luttes 
poétiques à la foire de Okadh, et avoir 
écouté les vives conversations des Juits et 
des Hanifs qui visitaient les marchés; il 
peut avoir entendu quelque chose, très peu, 
de Jésus de Nazareth. Ce qu'il fit, nous 
l'ignorons, ce qu'il était, nous le savons 
par le surnom sur lequel il était connu, 
El-Amin,« le très franc ». 

Mohammed avait quarante ans lorsqu'il 
commença sa mission de réforme. Il doit 
avoir longtemps douté de lui-même et hé- 
sité sur ce qu'il devait faire, mais, au moins 
extérieurement, il parait s'être conformé a 



la religion populaire. Enfin, un jour q 
observait les mois sacrés, la « Trêve de 
Dieu» des Arabes, eu priant et jeûnant sur 



iuil 
de 



— n — 

le mont Hira, — énorme roc nu, tordu 
de fissureset de profondes ravines,— il crut 
entendre une voix lui disant « Parle. » 
« Quedirai-je? » répondit-il. Et la voix 
continuant dit : 

Parle! au nom de ton Seigneur, celui qui tonna 
Forma l'homme de sang! 

Parle! car ton Seigneur est de la bonté suprême, 
Qui dirigea la plume, 

Et enseigna à l'homme ce qu'il ne savait pus. 

(Kor., xcvij. 

Tout d'abord il se crut possédé du démon, 
et le suicide, comme refuge, lui vint souvent 
à l'esprit. Mais voici encore qu'il entendit 
la voix : « Tu es le messager de Dieu, et je 
suis Gabriel». II revint près de Khadidja, 
l'esprit abattu et le corps en nage. « Cou- 
vre-moi, couvre-moi, s s'écria-t-il. Et alors 
.ces mots arrivèrent jusqu'à lui : 

O toi qui es couvert, lève-toi et prêche! 
Et ton Seigneur glorifie, 
Et tes vêlements purifie, 
Et l'ido'âtrie fuis! 



Et aucun pour profit ne favorise! 
Et ton Seigneur attends 



(* 



Kor., lxxiv). 



2 1 ) 



Telles furent les deux premières révéla- 
tions qui vinrent à Mohammed. Il n'y a pas 
de doute qu'il crut les entendre de la bou- 
che même d'un ange du ciel. Son tempe" 
rament était nerveux et excitable depuis 
l'enfance. On dit qu'il était sujet à des 
attaques de catalepsie, comme Sweden- 
borg; en tous cas, il est certain que sa 
constitution était plus délicate et sensible 
que la plupart. S'il y a quelque satisfac- 
tion pour l'incrédule de savoir qu'il avait 
des tendances toutes particulières pour les 
hallucinations, les preuves sont faciles à 
trouver. Mais les « révélations » étaient- 
elles subjectives ou non, le résultat fut le 
même. De quelque côté qu'elles soient 
venues, elles ont été de puissantes et réelles 
révélations à l'homme et à son peuple. 

Après ce commencement d'entretien avec 
le surnaturel, ou n'importe quel terme 
par lequel nous les désignons, la série des 
révélations de. Mohammed — les discours 
qui formaient le Korân — durèrent sans 
interruption pendant vingt ans et plus. 
Elles arrivèrent naturellement en deux 



26 — 



grandes divisions, la période de lutte à la 
Mekke et la période du triomphe à Mé- 
dine; et leurs caractéristiques s'accor- 
dent avec les circonstances qui les ont 
produites. Quoi que Mohammed ait pensé 
lui-même de ses révélations, pour la criti- 
que moderne elles ne sont que des discours 
ou des sermons strictement reliés aux 
circonstances religieuses et politiques du 
temps de l'orateur. Dans la première pé- 
riode, nous voyons un homme possédé 
d'une forte idée religieuse, une idée domi- 
nant sa vie, et son seul but est d'inculquer 
cette idée à son peuple, les habitants de 
la Mekke. Il le prêchait à tout propos; 
chaque fois que l'esprit l'agitait, il versait 
sa brûlante éloquence sur une audience 
soupçonneuse et incrédule. Trois années 
d'efforts incessants avaient produit le triste 
résultat d'une vingtaine de convertis, pres- 
que tous appartenant aux classes les plus 
pauvres. La cinquième année, ceux-ci fu- 
rent forcés, par les persécutions des Korei- 
chites, de se réfugier en Abyssinie — « un 
pays de droiture où aucun homme n'est 



— 2 7 — 

victime d'injustice». — Dès lors Moham- 
med allait plus loin qu'un simple ensei- 
gnement delà doctrine du Dieu tout-puis- 
sant ; il attaquait en plein les idolâtries des 
Mekkites ; et les Koreichites, en temps que 
gardiens de la Kaaba et recevant les offrandes 
des pèlerins, prévoyaient très bien les consé- 
quences malheureuses que le renversement 
du temple sacré aurait pour ceux qui en 
avaient la garde. Le résultat des dénoncia- 
tions hardies de Mohammed fut une cruelle 
persécution de ses humbles partisans, et leur 
fuite subséquente en Abyssinie : il était lui- 
mémeapparenté de trop près aux puissants 
chefs pour courir grand risque dans un 
pays où la revanche du sang était admise. 
Ce fut alors que le dévouement du pro- 
phète, son mâle mépris de l'injure et du 
reproche, etpar dessus tout les e-ea. stepé- 
evra de son éloquence, amenèrent plusieurs 
hommes riches et influents à sa foi ; dans 
la sixième année de sa mission, Moham- 
med se trouva entouré non plus d'une 
foule d'esclaves et de mendiants, mais de 
guerriers éprouvés, chefs de grandes fa- 






— 2» — . 

milles et influents dans les conseils de la 
Mekke; et la nouvelle secte observait ses 
rites non plus en secret, mais publique- 
ment, à la Kaaba, en face de la ville entière. 
Les Koreichites prirent la re'solution 
d'avoir recours aux plus violentes mesu- 
res. Après avoir essayé en vain de l'isoler 
de sa famille — le véritable esprit arabe de 
la parenté n'est pas si aisément ébranlé, — 
ils mirent tout le clan au ban de la so- 
ciété, et firent serment de n'épouser aucun 
d'eux, de n'acheter ni de vendre, et de n'a- 
voir aucun rapport quelconque avec eux. 
Au crédit de Mohammed et de son clan, un 
homme seulement refusa de suivre son 
sort, bien que la plupart d'entre eux ne 
partageassent pas sa doctrine. Plutôt que 
d'abandonner leur parent, ils allèrent tous, 
à l'exception d'un seul, à leur propre quar- 
tier de la ville et y restèrent en bannisse- 
ment pendant deux ans. La famine se fai- 
sait sentir sur la famille enfermée, quand 
les Koreichites eurent honte de leur œu- 
vre, et que cinq chefs se levant et mettant 
leurs armes vinrent jusqu'au ravin qui en- 



>9 - 



fermait les familles bannies et les invitè- 
rent à sortir. 

Le temps d'inaction fut suivi d'une pé- 
riode de douleur. Mohammed perdit sa 
femme et le chef âgé, son oncle, qui avait 
été jusqu'ici son protecteur. Toute la 
Mekke étant comre lui, il alla, le déses- 
poir au cœur, jusqu'aTaïf, à quelque vingt- 
cinq lieues de là, et se mit à prêcher un 
autre troupeau. Mais il fut accueilli à 
coups de pierre et poursuivi ainsi jus- 
qu'à une lieue de la ville. 

Toutefois le temps approchait où une 
ville éloignée devait ouvrir ses bras au pro- 
phète que la Mekke et Taïf avaient rejeté. 
Tandis qu'il gisait inconsolableà laMekke, 
des pèlerins de Yethrib (qui devait être 
bientôt connu sous le nom de Médine, 
« la ville » du prophète) se convertirent à 
la nouvelle doctrine et l'enseignèrent à 
leurs concitoyens. Les juits avaient préparé 
le terrain pour l'Islam à Médine. La nou- 
velle religion ne paraissait pas déraison- 
nable à ceux qui avaient depuis long- 
temps entendu parler d'un Dieu unique. 









— 3o — 

Aussi les fidèles commencèrent-ils à quit- 
ter la Mekke par petites troupes, et à se ré- 
fugier dans la ville hospitalière où leur 
prophète était honoré. A la fin, comme le 
capitaine d'un navire qui sombre ne le 
quitte que lorsque son équipage est en 
sûreté, Mohammed, accompagné d'un 
ami fidèle, trompa la vigilance des Korei- 
chites, et arriva presque triomphalement 
à Médine, au commencement de l'été de 
622. C'est l'Hégire ou Fuite de Moham- 
med, depuis laquelle les musulmans da- 
tent leur histoire. 





III 



Pendant ces années de lutte el de persé- 
cution à la Mekke, quatre-vingt-dix 
descentquatorze chapitres du Koràn furent 
révélés, faisant ensemble à peu près les 
deux tiers de tout l'ouvrage. Tous ces 
chapitres ne sont inspirés qu'en vue d'un 
seul objet, et sont en frappant contraste 
avec le caractère compliqué des derniers 
chapitres donnés à Médine. Dans les cha- 
pitres de la Mekke, Mohammed paraît 
dans son pur caractère de prophète; il n'y 
a pas encore assumé les fonctions de 
l'homme d'Etat et de législateur, — son 
objet n'est pas de donner aux hommes un 
code ou une constitution, mais de les in- 
viter au culte du Dieu Un. C'est le seul 



- 3 4 - 

but des discours de la Mekke. Il ne s'y 
trouve presque pas autrechose et à peu près 
rien de rituel ni de lois sociales ou péna- 
les. Tous les chapitres n'ont trait qu'au 
grand objet de la vie du prophète, celu 1 
de convaincre les hommes de la majesté 
inénarrable du Dieu Un, qui n'admet 
pas de rival. Mohammed invite ses audi- 
teurs à croire à l'évidence de leurs propres 
yeux; il leur demande d'admirer les mer- 
veilles de la nature, les étoiles dans leur 
marche régulière, le soleil et la lune, 
l'aurore soulevant le voile épais de la nuit, 
la pluie fécondante, les fruits de la terre, 
la vie et la mort, les transformations et la 
décrépitude, le commencement et la fin, 
— « tous signes de la puissance de Dieu, 
si seulement vous voulez les compren- 
dre. » Ou bien il raconte au peuple ce qui 
était arrivé aux générations d'autrefois 
lorsque des prophètes étant venus les 
trouver pour les exhorter à croire au Dieu 
Un et à faire le bien, elles les avaient 
rejetés pour tomber dans la triste destinée 
des nations infidèles. t< Qu'était-il arrivé au 



— 35 — 

peuple de Noé? leur demandait-il. — Il fut 
noyé dans le déluge parce qu'il n'a- 
vait pas voulu écouter ses conseils. Et aux 
peuples des villes de la Plaine? et à Pha- 
raon et à son hôte? et aux vieilles tribus 
des Arabes qui n'avaient pas voulu écouter 
les avertissements de leurs prophètes? Que 
leur était-il arrivé? Une seule réponse suf- 
fit. — Ils furent frappés d'une grande cala- 
mité ! Ceci est l'histoire vraie, criait-il, et 
il n'y a qu'un Dieu ! — Et vous le fuyez ! » 
Outre les éloquents appels aux signes de 
la nature, des menaces du jour du juge- 
ment futur, les avertissements tirés des 
légendes des prophètes, les arguments en 
faveur de la vérité et de la réalité de la 
révélation forment toute la substance de 
cette première division du Korân. 

Toute la série des chapitres delà Mekke 
n'est toutefois pas uniforme. Noldeke a 
retrouvé trois périodes successives dans 
les discours qui précèdent la Fuit.-, se 
rapprochant graduellement du style des 
chapitres qui furent publiés à Médine, ou 
plutôt pendant la période de Médine, car 






— 36 - 

les noms « chapitres de la Mekke » et « de 
Médine » ne peuvent être compris que 
dans ce sens qu'ils appartiennent aux pé- 
riodes antérieure et postérieure à la Fuite 
et n'indiquent pas le lieu exact où ils ont 
été prononcés. La première de ces trois pé- 
riodes contient les quarante-huit chapitres 
que Nôldeke, pour plusieurs raisons aux- 
quelles nous avons fait allusion plus haut, 
attribue aux quatre premières années de 
la mission de Mohammed, — depuis son 
premier sermon jusqu'au temps de l'émi- 
gration en Abyssinie. La seconde com- 
prend les discours des cinquième et sixième 
années, au nombre de vingt et un ; et la 
troisième renferme les vingt et un derniers 
qui furent prononcés entre la sixième an- 
née de la mission du prophète et sa fuite à 
Médine. 

Les chapitres — ou discours, comme 
nous préférons les appeler, car à cette pé- 
riode chaque chapitre est un chef-d'œuvre 
de rhétorique — du premier groupe sont 
les plus frappants de tout le Korân. C'est 
là que la poésie de l'auteur se montre le 



- il ~ 

plus nettement. Mohammed n'avait pas 
vécu en vain dans les prairies; il n'avait 
pas passé inutilement les longues nuits 
solitaires dans la contemplation des cieux 
pleins de silence et d'immensité, et dans 
l'attente de l'apparition de l'aurore au- 
dessus des montagnes. Cette première 
partie du Korân n'est qu'un long ta- 
bleau en couleurs vives et brillantes des 
beautés de la nature. Comment pouvez- 
vous croire autre chose qu'au Dieu 
tout-puissant, lorsque vous voyez ce 
monde glorieux autour de vous et cette 
merveilleuse tente du ciel au-dessus de 
vous? est une fréquente question de Mo- 
hammed à ses compatriotes. « Lève les 
yeux au ciel; y vois-tu quelques fissures? 
Lève-les encore: ta vue sera éblouie et émer- 
veillée! »— Nous ne trouvons guère autre 
chose que cet appel au témoignage de la 
nature dans le premier groupe des dis- 
cours de la Mekke. Le prophète était trop 
exalté, pendant ces premières années, pour 
se mettre à argumenter; il cherche plutôt 
à frapper d'étonnement par de brillantes 

3 



- 38 






images des œuvres de Dieu dans la créa- 
tion; « il y a véritablement des signes 
pour vous dans la création des cieux et de 
la terre, si vous voulez les comprendre! » 
Ces phrases ont un enchaînement rythmi- 
que, bien qu'elles n'aient pas de mètre ré- 
gulier. Les lignes sont très courtes, tou- 
tefois avec une chute musicale , et la 
signification n'est souvent qu'à moitié 
exprimée. Le prophète paraît impatient 
de s'arrêter, comme s'il désespérait de 
pouvoir s'expliquer ; on sent que l'ora- 
teur a voulu faire plus que la parole per- 
met et que, s'apercevant de l'impuis- 
sance du langage, il s'est arrêté, laissant 
la phrase non terminée. Le style est par- 
tout fier et plein de passion ; les mots sont 
ceux d'un homme qui met tout son cœur 
à convaincre, et ils portent même encore 
à présent l'impression de la véhémence 
du feu avec laquelle ils furent originale- 
ment jetés à ceux qui l'entouraient. Ces 
premiers discours sont généralement 
courts, leur diapason est trop haut pour 
qu'ils aient pu être maintenus au même 



- 3 9 - 

niveau. Nous sentons que nous avons de- 
vant nous un poète autant qu'un prédica- 
teur, et sa poésie l'émeut trop pour qu'il 
en soit prodigue. 

La foi simple de cette première parlie 
de rislam est tout entière dans beaucoup 
de ces brefs discours. Des dogmes compli- 
qués ne se trouvent nulle part dans le 
Korân, mais son enseignement n'est ja- 
mais plus clair et plus net que dans le 
chapitre intitulé <c le Territoire » (de la 
Mekke). 

LE TERRITOIRE 
Au nom de Dieu, clément et miséricordieux. 



Je jure par ce territoire, 
Le territoire que tu habites; 
Et par le père, et par l'enfant ! 
Nous avons créé l'homme dans la misère. 
S'imagine-t il que nul n'est plus fort que lui .' 
Il s'écrie : J'ai dépensé d'énormes sommes. 
Pense-t-il que personne ne le voit? 
Ne lui avons-nous pas donné deux yeux , 
Une langue et deux lèvres '. 
Ne l'avons-nous pas conduit sur les deux 
grandes routes 'du bien et du mal}.' 



— 4 o - 

Et cependant il n'a pas encore gravi la côte 
escarpée. 

Qu'est-ce que la côte escarpée.' 

C'est de racheter les captifs, 

De nourrir, aux jours de la disette, 

L'orphelin qui nous est parent, 

Ou le pauvre qui couche sur la dure. 

Celui qui agit ainsi, et qui, en outre, croit et 
recommande la patience aux autres, qui con- 
seille l'humanité. 

Sera parmi ceux qui occuperont la droite au 
jour du jugement. 

Ceux qui auront accusé nos signes de men- 
songe occuperont la gauche, 

lisseront entourés d'une voûte de flammes. 

(Kor.,xc) '. 

En exhortant à faire le bien et à la 
crainte de Dieu, la grande arme de Mo- 
hammed est l'affirmation du jour du 
jugement, et son grand argument vis à-v's 
des croyants est la promesse d'une récom- 
pense en paradis. Le bonheur de celui 



i. Nous avons généralement suivi la traduction 
de M. Kasimirski.avec laquelle, cependant, nous 
ne sommes pas toujours d'accord. 



— 4' — 

qui recevra dans la main droite le livre 
où sont inscrits ses faits et gestes, et le 
triste sort de celui qui le recevra de la 
main gauche, sont continuellement mis 
devant les yeux du peuple. Le jour du 
jugement est une réalité toujours pré- 
sente à l'esprit de Mohammed ; il n*est ja- 
mais fatigué de le décrire en paroles de 
terreur et d'effroi. Il ne peut trouver assez 
de mots pour le définir : c'est l'heure, le 
grand jour, l'inévitable, la grande cala- 
mité, le coup, l'écrasement, le jour diffi- 
cile, le vrai jour de la promesse, le jour 
de décision. Les images lui manquent 
quand il essaye de décrire son horreur : 



LE CIEL QUI SE FEND 

Au nom de Dieu, clément et miséricordiçifx.^ 

- 
Lorsque le ciel se fendra, . 

'V 1 t 



Que les étoiles seront dispersées, < 
Que les mers confondront leurs eaux 
Que les tombeaux seront renversés 
L'âme verra ses actions anciennes et 
tes. 



*Jl 



— 42 — 

Mortel! qui l'a aveuglé contre ton Maître gé- 
néreux; 

Ton maître qui t'a créé, qui t'a donné la per- 
fection et la justesse dans tes formes; 

Qui t'a façonné d'après la forme qu'il a 
voulu r 

iMais vous traitez sa religion de mensonge! 

Des gardiens veillent sur vous. 

Des gardiens honorés qui écrivent vos ac- 
tions. 

Ils savent ce que vous faites. 

Les justes seront dans le séjour des délices. 

Mais les prévaricateurs dans l'enfer. 

Au jour de la rétribution, ils seront brûlés au 
feu : 

Ils ne pourront s'en éloigner jamais. 

Qui te fera comprendre ce que c'est que le 
jour de la rétribution '. 

Encore — qui te fera comprendre ce que c'est 
que le jour de la rétribution? 

C'est le jour où l'âme ne pourra rien pour 
une autre âme. Ce jour-là l'empire sera tout 
entier à Dieu. 

(Kor., lxxxii.) 



Il n'y a peut-être pas d'exemple plus 
magnifique de cette manière de citer le té- 
moignage de la nature dont Mohammed 
faisait usage que le « chapitre du Miséri- 



- 43 - 
cordieux », où il raconte les scènes jour- 
nalières de la terre et du ciel, et, en re- 
frain, demande aux hommes et aux génies 
« lequel des signes de leur Seigneur ils 
nieront? » 



LE MISÉRICORDIEUX 
Au nom de Dieu clément et miséricordieux. 

Le Miséricordieux a enseigné le Korân ; 

11 a créé l'homme; 

Il lui a enseigné l'éloquence. 

Le soleil et la lune parcourent la route tracée. 

Les plantes et les arbres se courbent devant 

Dieu. 

Il a élevé les cieux et établi la balance, 

Afin que vous ne trompiez pas dans le poids. 

Pesez avec justice et ne diminuez pas la 
balance. 

11 a disposé la terre pour les différents peuples : 

Elle porte des fruits et des palmiers dont les 
fleurs sont couvertes d'une enveloppe, 

Et le blé qui donne la paille et l'herbe. 

Lequel des bienfaits de Dieu niere- x -vous? 

11 a formé l'homme de terre, comme celle du 
potier, 

11 a créé les génies de feu pur sans fumée, 



- 44 — 

Lequel des bienfaits de Dieu niere^-vous? 

Il est le souverain des deux orients, 

Et le souverain des deux occidents, 

Lequel des bienfaits de Dieu nierej-vous? 

Il a séparé les deux mers qui se touchent, 

Il a élevé une barrière entre elles, de peur 
qu'elles ne se confondissent, 

Lequel des bienfaits de Dieu nicre^-vous? 

L'une et l'autre fournit des perles et du corail. 

Lequel des bienfaits de Dieu niere^-vous? 

A lui appartiennent les vaisseaux qui traver- 
sent les mers comme des montagnes, 

Lequel des bienfaits de Dieu niere^-vous ? 

Tout ce qui est sur la terre passera ; 

La face seule de Dieu restera environne'e de 
majesté et de gloire, etc. 

(Kor., lv.) 

Des menaces d'un jugement à venir, de 
l'enfer, des promesses du ciel, accompagnées 
de descriptions éloquentes des œuvres de 
Dieu, forment les principaux thèmes du 
premier groupe des discours de la Mekke : 
mais il y a aussi beaucoup de passages 
consacrés à la défense peisonnelle du pro- 
phète lui-même. — « Par le calame et ce 
qu'il écrit ! vraiment, par la grâce de Dieu, 
il n'est pas fou! »— Il faut se rappeler que, 



/" 



■ 



- 45 — 

dans tout le Korân, c'est Dieu qui est 
supposé parler in propria persona, et 
Mohammed n'est que la bouche intermé- 
diaire de la révélation. Il est naturel, par 
conséquent, que la divinité qui envoyait 
le prophète fit quelquefois par ses lèvres 
prononcer des paroles de défense person- 
nelle. Les habitants de la Mekke, en géné- 
ral, regardaient Mohammed comme un fou 
ou comme possédé d'un génie ; et les 
paroles du Lxvm e chapitre sont destinées à 
réfuter cette calomnie. Il continue comme 
su i t : _ « Mais tu verras et ils verront 
qui de vous avait plus de trouble dans 
l'esprit! Attends quelque peu ; moi aussi, 
j'attends! dit le Seigneur, laisse-moi seul 
avec celui qui traite ce nouveau discours 
de mensonge ! — Je les laisserai faire ce 
qu'ils veulent, car mon plan est sûr. » — 
Parfois ces chapitres personnels montrent 
le côté pathétique de ces luttes isolées du 
prophète ; c'est probablement à un mo- 
ment de profond découragement que le cha- 
pitre du « Soleil du matin » fut prononcé : 



- 4 6 - 






I 



LE SOLEIL OU MATIN 

Au nom de Dieu clément et miséricordieux. 

Par le soleil du matin, 

Par la nuit quand ses ténèbres s'épaississent, 

Ton Seigneur ne t'a point oublié, et il ne t'a 
pas pris en haine. 

La vie future vaut mieux pour toi que la vie 
présente. 

Dieu t'accordera des biens et te satisfera. 

N'étais-tu pas orphelin, et ne t'a-t-il pas 
accueilli? 

Il t'a trouvé égaré, et il t'a guidé. 

11 t'a trouvé pauvre, et il t'a enrichi. 

N'use point de violence envers l'orphelin. 

Garde-toi de repousser le mendiant. 

Raconte partout les bienfaits de ton Seigneur. 

(Kor., xciii.) 



D'autres chapitres sont couchés dans des 
termes bien différents. Mohammed put être 
aussi fort en maudissant les moqueurs en 
particulier qu'en dénonçant l'incrédulité 
en général. Voici comment il maudit son 



*M 



— 47 — 

oncle Ahou-Lahab [« Père de la flamme r, 
nom sur lequel son neveu fait un calem- 
bour affreux), un de ses ennemis les plus 
amers : 






ABOU-LAHAB 

Au nom de Dieu clément et miséricordieux. 

Que les deux mains d'Abou-Lahab périssent, 
et qu'il périsse lui-même. 
Ses richesses et ses œuvres ne lui serviront à 

lien. 
11 sera brûlé au feu flamboyant, 
Ainsi que sa femme, porteuse de bois : 
A son cou sera attachée une corde de filaments 

de palmier. 

(Kor., cxi.) 






Une fois les calomnies lâches qu'on répé- 
tait en arrière de Mohammed excitèrent en 
lui une colère semblable à l'indignation 
sacrée du Sauveur quand il s'écria : « Mal- 
heur à vous! scribes et pharisiens, hypo- 
crites! Vous recevrez la plus grande dam- 
nation ! » 



4 8 - 



LE CALOMNIATEUR 
Au nom de Dieu clément et miséricordieux. 

Malheur au calomniateur, au médisant. 

Qui ramasse des richesses et les garde pour 
l'avenir. 

11 s'imagine que ses trésors le feront vivre 
éternellement. 

Assurément il sera précipité dans El-Hotama. 

Qui te dira ce que c'est qu'El-Hotama ? 

C'est le feu de Dieu, le feu allumé! 

Qui s'étendra aux cœurs des réprouvés. 

11 les enveloppera comme une voûte 

Appuyée sur des colonnes. 

(Kor., civ.) 

Au premier groupe des chapitres de la 
Mekke appartient aussi le credo fameux : 



L UNITÉ 
Au nom de Dieu clément et miséricordieux 



Dis : Dieu est un, 
Dieu est éternel. 



- 49 — 

Il n'a point enfanté, il n'a point été enfanté. 
Il n'a point d'égal. 

(Kor., cxii.) 

et ensuite quelques invocations contre la 
magie, et (sans mentionner des discours 
moins importants) la prière qui est ordi- 
nairement placée en tête du Koràn, et 
qu'on rencontre toujours dans les dévo- 
tions particulières et publiques des Musul- 
mans : 



LE CHAPITRE QUI OUVRE LE KORAN 



Au nom de Dieu clément et miséricordieux. 

Louange à Dieu, souverain de l'univers, 

Le clément, le miséricordieux, 

Souverain au jour de la rétribution. 

C'est toi que nous adorons, c'est toi dont 
nous implorons le secours. 

Dirige-nous dans le sentier droit, 

Dans le sentier de ceux que tu as comblés de 
tes bienfaits, 

Non de ceux qui ont encouru ta colère et 
qui s'égarent. 

(Kor., i.) 






IV 



Le second groupe des discours de la 
Mekke est fort différent du premier. Le 
feu poétique n 1 est jamais de longue durée. 
Dans la seconde période, nous trouvons 
qu'une grande partie de la poésie du Ko- 
rân a disparu. Les versets et les chapi- 
tres sont plus longs et plus diffus. Le pro- 
phète s'écarte plus fréquemment de son 
sujet, et il a perdu la force de péroraison 
effective qui caractérisait ses premiers dis- 
cours. Les sermons extraordinaires du 
premier groupe par lesquels Mohammed 
prenait à témoin tout ce qui est au ciel et 
sur la terre 






Par le soleil et sa clarté', 

Par la lune quand elle le suit de près, 



- 5 4 - 

Par le jour quand il le laisse voir dans tout 
son éclat, 

Par la nuit quand elle le voile, 
Par le ciel et celui qui l'a bâti, 
Par la terre et celui qui l'a étendue, 

ont maintenant presque disparu, et la 
simple adjuration « Par le Korân » les 
remplace. Un certain cérémonial se re- 
marque en l'habitude prise dès lors de 
commencer ces discours par la déclaration 
« Ceci est la révélation de Dieu, » et en 
insistant sur les paroles de la divinité, 
comme si elles étaient guillemetées, par 
le verbe initial « Dis! » qui ne paraît ja- 
mais dans les premiers chapitres , sauf 
dans certaines formules. Les signes de la 
nature tiennent encore une place proémi- 
nente dans l'argumentation de Moham- 
med, mais la preuve à laquelle il fait le 
plus fréquemment appel est l'histoire des 
anciens prophètes. Ces légendes, tirées de 
l'Haggadah juive, mais considérablement 
corrompues, constituent une part très im- 
portante, bien que peu intéressante, du Ko- 
rân. Plus de quinze cents versets, ou un 



- 55 — 



quart de tout l'ouvrage, ne sont remplis 
que par des répétitions incessantes des mê- 
mes ennuyeux récits. De l'hisloire de la 
création, la révolte d'Eblîs ou du Dia- 
ble et l'expulsion des parents de la race 
humaine du paradis, ces légendes s'é- 
tendent jusqu'à la naissance miracu- 
leuse du Messie. Adam et Eve, Caïn et 
Abel, Enoch, Noé, Abraham, Ismaël, 
Isaac, Jacob, Joseph et ses frères, Job, Jé- 
thro, Moïse, Saul, David, Salompn, Jo- 
nas, Ezra et le Christ sont les principaux 
personnages qui figurent dans les Acta 
sanctorum du Korân, et les événements 
racontés sont souvent aussi puérils et 
absurdes que dans les hagiographies du 
moyen âge. PourMohammed, cependant, 
elles avaient une grande valeur : « Dieu 
vous a envoyé les meilleures légendes, un 
livre uniforme qui les répète, afin que 
ceux qui craignent le Seigneur tremblent 
dans leur peau! » Sa doctrine d'une ré- 
vélation continue exigeait l'appui de pa- 
reilles légendes. 11 prétendait que tous ces 
anciens prophètes étaient de véritables 






56 



messagers de Dieu. Chacun d'eux avait 
apporté son message à son peuple, et tous 
avaient été repoussés, sans qu'on eût foi à 
ce qu'ils disaient. Il mit dans la bouche 
des patriarches des paroles qui étaient 
presque identiques aux siennes, et l'air de 
famille entre Abraham, Moïse et autres 
sat;es Hébreux avec Mohammed, tel qu'on 
le trouve dans le Koràn, ne saurait échap- 
per au lecteur le plus superficiel. Moham- 
med croyait que ces anciens prophètes 
avaient été envoyés par Dieu pour rappor- 
ter exactement le même message que ce- 
lui contenu dans le Korân ; il croyait à 
une espèce de succession apostolique, et 
la seule raison pour la prééminence qu'il 
réclamait pour lui-même était d'être le 
dernier. Abraham et Moïse, David et le 
Christ étaient tous venus avec une por- 
tion de la vérité de Dieu ; mais Moham- 
med venait avec la révélation finale qui 
surpassait, tout en les confirmant, ceux 
qui étaient venus avant lui. Il est le sceau 
des prophètes, le dernier apôtre que Dieu 
envoie avant le jour du jugement. A part 






cela, il ne diffère en rien de ses prédéces- 
seurs, etil ne cessait toujoursd'inculquer à 
son auditoire que sa doctrine n'est en rien 
nouvelle, mais simplement celle desensei- 
gnements de tous les hommes de bien qui 
ont passé avant lui. 11 est bien certain que 
parfois ces fréquents récits des révélations 
qu'il attribuait à Moïse et au Christ avaient 
spécialement pour motif de convertir des 
juifs et des chrétiens; mais nombre de ces 
histoires furent racontées par lui avant 
d'être en contact avec aucun d'eux; elles 
ne sauraient être attribuées qu'à sa théorie 
de l'unité des prophéties. 

Entrer dans les détails de ces curieuses 
légendes nous entraînerait au-delà de toute 
limite raisonnable. Elles n'ont d'intérêt 
que pour les amateurs de l'antiquité, et, 
sauf la preuve qu'elles donnent des vues 
de Mohammed à l'égard de la révélation en 
général, ces détails n'ont guère trait à notre 
sujet qui est la fin pratique du Korân. La 
manière dont les légendes des anciens 
prophètes sont appliquées se verra par un 
seul extrait. L'argumentation de Moham- 



I 



' 



— 58 — 

med est très simple : jadis des apôtres fu- 
rent envoyés à d'autres nations; ils prê- 
chèrent ce que je vous prêche maintenant; 
ils exhortèrent le peuple à n'adorer qu'un 
Dieu et à faire le bien-; mais leur peup'e 
les repoussa et retourna à ses idoles, de 
sorte que Dieu les frappa d'un châtiment 
terrible : ce qu'il fera également avec 
vous si vous rejetez mes paroles. « Vous 
marchez sur les traces de ceux qui ont été 
détruits par leur manque de foi, >, dit Mo- 
hammed; « combien de générations avant 
eux n'avons nous pas détruites? Pour- 
rais-tu en trouver une trace ou en enten- 
dre dire un seul mot? » Le chapitre de 
« la Lune » contient un résumé sommaire 
des antécédents prophétiques, qui servira 
simplement à montrer comment Moham- 
med présentait ces récits des anciens, sans 
la prolixité des légendes plus détaillées. 
Après avoir reproché au peuple le man- 
que de foi et la sécheresse de cœur, il s'é- 
crie : 



Avant eux les peuples de Noé méconnu- 
rent la vérité; ils accusèrent notre serviteur 



5q - 



d'imposture; c'est un possédé, disaient-ils, et il 
fut chassé. 

Noé adressa cette prière au Seigneur : Je suis 
opprimé; Seigneur, viens à mon aide. 

Nous ouvrîmes les portes du ciel et l'eau 
tomba en torrents. 

Nous fendîmes la terre, d'où jaillirent des 
sources, et les eaux se rassemblèrent confor- 
mément à nos arrêts. 

Nous emportâmes Noé dans une arche cons- 
truite de planches jointes avec des clous. 

Elle fendait les flots sous nos yeux. C'était 
une récompense due à celui envers lequel on a 
élé ingrat. 

Nous en avons fait un signe d'avertissement. 
Y a-t-il quelqu'un qui en profite.' 

Que mes châtiments et mes menaces ont été 
terribles ! 

Nous avons rendu le Korân propre à servir 
d'avertissement. Y a-t-il quelqu'un qui en 
profite '. 

Les Adites avaient méconnu la vérité. Que mes 
châtiments et mes menaces ont été terribles! 

Nous déchaînâmes contre eux un vent impé- 
tueux, dans ce jour fatal, terrible; 

11 emportait les hommes comme des éclats 
de palmiers arrachés avec violence. 

Que mes châtiments et mes menaces ont été 
terribles! 
Nous avons rendu le Korân propre à servir 



— 6o — 

d'avertissement. Y a-t-il quelqu'un qui en pro- 
fite .' etc. 

(Kor., Liv.) 

Un grand nombre des légendes juives 
sont amenées, comme dans l'exemple que 
nous avons cité, par une allusion à l'ac- 
cusation de folie ou de sorcellerie qui 
était alors très en vogue comme une arme 
parmi les opposants du prophète. « C'est 
ce que le peuple jadis disait des anciens 
apôtres, » et la réponse de Mohammed 
est : « Voyez ce qui leur arriva! » Et 
alors il raconte l'histoire. . 

Il est devenu beaucoup plus précis 
sur la position qu'il occupe et la na- 
ture de sa révélation. Il répudie tout 
pouvoir surhumain : — « Je ne suis 
inspiré que d'une chose, que je suis 
là pour vous avertir. » C'est ce qu'il 
rappelle sans cesse. Il ne veut pas être 
tenu responsable de son peuple; ils peu- 
vent croire ou ne pas croire, comme il 
leur plait ou plutôt comme il plaît à 
Dieu : — « Celui qui le veut, qu'il 
prenne la voie du Seigneur; mais vous 



— 6i 



n'en aurez pas le vouloir, à moins que 
Dieu le veuille. » Ainsi Mohammed s'a- 
venture sur le terrain dangereux du libre 
arbitre et de la prédestination, sur les- 
quels il a émis bien des contradictions, 
mais avec une tendance que l'on ne sau- 
rait méconnaître vers la doctrine de l'é- 
lection : « Celui que Dieu conduit n'a pas 
besoin de guide. » Le Korân n'est pas 
une force pour sauver les hommes contre 
leurs volontés : « ce n'est qu'un avertis- 
sement, un rappel, un vrai Korân pour 
prévenir les vivants : ils peuvent faire 
leur choix, s'il plaît à Dieu. » 

Les légendes juives occupent près de la 
moitié du contenu du second groupe des 
chapitres de la Mekke; la majorité appar- 
tient même à cette période, et le reste au 
troisième groupe, aucune ne pouvant être 
attribuée avec certitude à la première divi- 
sion, et quelques-unes seulement aux cha- 
pitres de Médine ; mais il y a passablement 
de vieux thèmes sur le jugement, le para- 
dis, l'enfer, bien que les descriptions aient 
perdu quelque peu de leur force, et que 

4 






I 

I 



— 62 — 

les longs versets qui sont maintenant fré- 
quents affaiblissent l'effet du langage. 
L'ancienne éloqueqce, toutefois, éclate 
çà et là, dans toute sa force originale, 
comme dans le tableau du jugement au 
chapitre Q, qui n'est en rien un exemple 
isolé. 

L'enseignement de Mohammed est en- 
core presque aussi simple que dans la pé- 
riode précédente. Tous les devoirs de 
l'homme sont résumés en quelques mots : 
« Prospères sont les croyants qui sont 
humbles dans leurs prières et qui évitent 
les bavardages oisifs, et qui sont prompts 
à l'aumône, et qui gardent leur chasteté, 
et qui tiennent leurs paroles et leurs en- 
gagements et qui s'adonnent à leurs priè- 
res : cesonteuxqui hériteront du paradis; 
ils y demeureront pour toujours. » (xxm, 
i-io.) A peine si quelques règles précises 
de conduite ou de rites sont déjà po- 
sées, et le peu de cette sorte ne se trouve 
que dans un chapitre — le dix-septième, — 
où le Moslim est invité à être constant, 
attentif aux prières, au crépuscule à la 



— 63 — 

nuit et à l'aurore ; les prières de nuit sont 
recommandées comme méritoires, l'hos- 
pitalité et l'économie sont conseillées 
dans cette phrase typique : « Ne tiens pas 
ta main serrée à ton cou, et cependant ne 
l'ouvre pas tout à fait; » l'infanticide, par 
crainte de pauvreté, est défendu comme 
un grand péché; le manque de chasteté 
est dénoncé comme une abomination; 
l'homicide n'est permis que pour la re- 
vanche du sang, et même alors est-il res- 
treint à une seule personne; les hdèles 
ont l'ordre de ne pas prendre le bien des 
orphelins, mais de remplir leurs engage- 
ments ; de donner en pleine mesure, et de 
ne pas se promener sur terre avec hauteur : 

— i En vérité, tu ne peux percer la terre 
ni atteindre les montagnes en hauteur. » 

— Voici comment Mohammed résume 
son enseignement au dix-huitième cha- 
pitre : 






Dis! je ne suis qu'an mortel comme vous- 
mêmes : je suis inspiré que votre Dieu est un 
seul Dieu, et que celui qui espère rencontrer 



- .64"- 

son Seigneur agisse en toute droiture, et ne 
joigne rien au culte de Dieu. 

Ceci est vraiment tout ce que Moham- 
med a à dire aux population s, bien que 
ses manières de l'exprimer et d'y attirer 
leur attention soient variées. Adorer un 
seul Dieu et faire le bien est le principal 
but de ses paroles. 






LA PÉRIODE DE ^ARGUMENTATION 






Dans la troisième ou dernière période 
des chapitres de la Mekke nous trou- 
vons la caractéristique de la seconde ré- 
pétée dans un style plus terne. La langue 
est devenue encore plus prosaïque; l'énu- 
mération des signes de la nature a de 
plus en plus l'aspect d'un catalogue ; 
les anecdotes des patriarches , bien que 
beaucoup plus rares que dans la seconde 
période, paraissent encore plus fatigan- 
tes; les perpétuelles réfutations des accu- 
sations de faux et de magie, et de fan- 
taisie poétique — ce dernier maintenant 
superflu, — la répétition sans fin d'argu- 
ments usés, — toutceci fatiguele lecteur; 
et cette partie du Koràn est peut-être 






— bS — 

la moins intéressante de toutes. Elle est 
plus argumentative et moins enthou- 
siaste : les années d*insuccès avaient pro- 
bablement amolli l'ardeur de Moham- 
med, et il fait L'effet plutôt d'un avocat en 
appelant à la raison de ses auditeurs que 
d'un prophète rempli du souffle divin et 
l'émettant en poésie spontanée. Moham- 
med n'était pas un bon logicien, et il 
n'avait qu'une seule manière de raison- 
ner, que nous avons déjà vue dans les 
discours du second groupe. Le seul trait 
nouveau est la réponse fréquente qu'il fait 
à « la génération mauvaise et adultère a 
qui demande un miracle. Pourquoi de- 
mander un miracle, dit-il, quand toute la 
nature est miracle et porte témoignage à 
son Créateur? C'est la vieille pensée « les 
cieux déclarent la gloire de Dieu, et le fir- 
mament montre son œuvre. » Je ne suis là 
que pour avertir, insiste toujours Moham- 
med, et je ne puis vous montrer d'autre 
miracle que ceux que vous voyez chaque 
jour et chaque nuit. Les miracles sont 
avec Dieu : celui qui a fait les cieux et 



— bq - 

la terre peut facilement vous taire un 
miracle s'il lui piait. Attention ! le jour 
viendra ou vous verrez un miracle et vous 
répéterez votre manque de foi et « appré- 
cierez ce que vous avez traité de men- 
songe.» Je ne souffrirai pas de votre folie; 
je n'y puis rien si vous ne voulez pas 
vous sauver vous-mêmes. Bien des na- 
tions avant vous ont méprisé la parole de 
vérité et elles ont été lourdement châtiées ; 
il en sera de même avec vous au grand 
jour à venir, même s'il ne plaît pas à 
Dieu de vous envoyer un châtiment 
prochain, comme il le fit aux générations 
sans foi de jadis. 

Telle est la morale constante que Mo- 
hammed prêche encore et encore. Il est 
inutile de donner plusieurs exemples du 
style de cette période, car la différence 
avec celui de la seconde période n'est pas 
très frappante dans une traduction, bien 
que la longueur des verseis soit visible- 
ment plus grande. Il ne faut cependant 
pas supposer que Mohammed ait toujours 
été terne et prosaïque à cette époque. 



— 70 — 

L'éloquence d'autrefois détonne paréclairs 
comme dans le « chapitre du Tonnerre » 
(xxx) dont quelques parties sont égales à 
ce qu'il y a de mieux dans les, premiers 
chapitres. Et peu de passages du Korân 
surpassent ces versets du chapitre vi : 

Dis : A qui appartient tout ce qui est dans les 
cieux et sur la terrer Dis : c'est à Dieu. Il s'im- 
posa à lui-même la miséricorde comme un de- 
voir Il a les clefs des choses cachées; lui 

seul les connaît. Il ne tombe pas une feuille 
qu'il n'en ait connaissance. 11 n'y a pas un seul 
grain dans les ténèbres de la terre, un brin 
vert ou desséché qui ne soit inscrit dans le li- 
vre évident. 11 vous fait jouir du sommeil 
pendant la nuit et sait ce que vous avez fait 
pendant le jour; il vous ressuscitera le jour, 
afin que le terme fixé d'avance soit accompli; 
vous retournerez ensuite à lui; et alors il vous 
récitera ce que vous avez fait. 11 est le maître 
absolu de ses serviteurs; il envoie des anges 
qui vous surveillent; lorsque la mort s'appro- 
che de l'un d'entre vous, nos messagers le font 
mourir; ils n'y font pas défaut. Ensuite vous 
êtes rendus à votre véritable maître. N'est-ce pas 
à lui qu'appartient le jugement : c'est lui qui 
est le plus prompt des juges! 

(Kor., vi, 5g-b2.) 



— '/ 1 



Il y a peu de chose d'ajouté à la précision 
de l'enseignement moral pendant la troi- 
sième période. « En vérité Dieu vous or- 
donne d'agir selon la justice, et de faire 
le bien, de donner à vos parents ce qui 
leur est dû, et vous défend de pécher, de 
faire du tort, ni d'opprimer les faibles, « est 
un commandement aussi détaillé que Mo- 
hammed tient à en faire. Une liste de mets 
prohibés est, il est vrai, donnée au chapi- 
tre xvi ; l'usure est ajoutée aux pratiques 
déjà défendues; l'ascétisme inutile est dé- 
couragé; certaines coutumes arabes sans 
conséquence sont abolies; mais rien d'une 
réelle importance n'est ajouté à la loi mo- 
rale ou au rituel de l'Islam. Tous les 
devoirs de l'homme peuvent être exprimés 
en quelques mots. 

Ainsi un examen sérieux de la première 
des deux grandesdivisions du Koràn, celle 
de la Mekke, ne révèle de grande variété 
ni dans les sujets ni dans la manière de les 
traiter. La théologie de Mohammed se bor- 
ne à l'unité de Dieu, dont il cherche à illus- 
trer la puissance par le récit des merveil- 






— JS — 

les de la nature, et dont la justice sera 
vengée au grand jour du jugement. Les 
rites compliqués, familiers à ceuxqui étu- 
dient le mahométisme moderne, ne sont 
pas encore élaborés Le système social et 
les lois de l'Islam ne sont pas encore fixés 
dans leur terrible immobilité. Nous 
n'entendons qu'une voix criant dans le 
désert les paroles du prophète de jadis : 
« Ecoute, ô Israël! Le Seigneur ton Dieu 
n'est qu'un seul Dieu ! » 







^ VI 



?' 



LA PERIODE DES HARANGUES 










I 



VI 



Lorsque nous arrivons à la seconde 
grande division du Koràn, aux vingt- 
quatre chapitres composés pendant les 
dix années qui suivirent la fuite à Médine, 
nous commençons à comprendre comment 
le mahométisme a été formé dans ses dé- 
tails. Jusqu'ici nous n'avons vu qu'un 
homme luttant sérieusement pour démon- 
trer à son peuple quelle était l'erreur de 
son manque de foi, et essayant de l'atti- 
rer au culte du vrai Dieu. Nous allons 
voir maintenant le prophète, roi et législa- 
teur. Lorsque Mohammed rejoignit ses 
disciples fugitifs à Médine, il trouva la 
ville préparée à lui souhaiter la bienvenue 
comme à son seul chef, et depuis lors son 



- 76 - 

rôle de prophète se mélange à des devoirs 
et occupations plus étendus, mais quelque 
peu incompatibles. 11 avait à gouverner 
une population assez mélangée, peu habi- 
tuée à reconnaître aucune autorité et qui 
se partageait entre plusieurs factions hosti- 
les. Outre les réfugiés, ses compatriotes, et 
les convertis de Médine entre lesquels il y 
avait toujours quelque jalousie, Moham- 
med avait à tenir compte du grand nom- 
bre de ceux qui jugeaient politique de 
professer l'islamisme, mais qui étaient tout 
prêts à reculer et à comploter contre le 
prophète chaque fois que l'occasion s'en 
présentait. Ce sont ceux-là que le Korân 
attaque souvent en les désignant simple- 
ment comme « les hypocrites ». De plus, 
il y avait des juifs très nombreux à Mé- 
dine et aux environs, et qui, d'abord fort 
disposés à faire l'éloge de Mohammed à 
leurs voisins comme le Messie promis, 
n'avaient pas tardé à s'apercevoir qu'il 
n'était pas homme à leur servir d'instru- 
ment, et dès lors étaient devenus ses enne- 
mis les plus -acharnés. Maintenir l'ordre 






entre tous ces partis netait pas une tâche fa- 
cile, même pour un homme d'état éprouvé ; 
et pour Mohammed, qui n'avait pas été 
élevé dans l'art de diriger les hommes, 
c'était particulièrement difficile. La force 
remarquable de son influence person- 
nelle, qui évoquait une loyauté enthou- 
siaste chez ses partisans, lui en tint lieu 
beaucoup, et il faut admettre qu'il se 
montra chef énergique aussi bien que zélé 
prophète. Nous n'avons pas à savoir ici 
jusqu'à quel point son caractère de pro- 
phète fut gâté par les nécessités politi- 
ques ; car l'inspiration du Korân et la 
sincérité de celui qui l'a prêché n'ont 
rien à faire avec l'objet qui nous occupe. 
Ce qui doit attirer notre attention est 
simplement la variété des causes qui ont 
produit la complexité relative des chapi- 
tres de Médine. Il est bien compréhensible 
que la nature de la révélation ait changé 
selon les circonstances. Au commence- 
ment, Mohammed essayait seulement de 
prêcher la pratique du bien et la crainte 
de Dieu à une cité sans foi, tandis qu'à 



I 



présent il lui fallait soutenir des guerres, 
dompter des rebelles, réconcilier des ri- 
vaux, faire des traités, soutenir un siège 
et conduire une nation à la conquête. Ses 
paroles ne doivent plus seulement parler 
du jugement à venir, mais elles doivent 
aussi encourager le soldat sur le champ 
de bataille, entonner le chant de triomphe 
après la victoire, ranimer après la défaite, 
calmer l'impatient, retenir les impru- 
dents, réprimander les malfaiteurs, ar- 
ranger tous différends. La maison du pro- 
phète à Médine était, pour ainsi dire, la 
cour d'appel de tous les Musulmans. Rien 
ne pouvait être réglé sans son avis. Ques- 
tions de convenance sociale, détails do- 
mestiques les plus délicats, aussi bien que 
les plus grandes questions de paix ou de 
guerre, tout était décidé par le prophète 
personnellement. Lorsqu'un homme mou- 
rait, les règles de l'hérédité devaient être 
déterminées par Mohammed. Si un homme 
se prenait de querelle avec sa femme, le 
divorce devait être appliqué; tout ce qui 
était l'objet d'une discussion quelconque 



— 79 - 

t 

venait devant le tapis du prophcle et était 
tour à tour examiné et l'objet d'une déci- 
sion ; et ces jugements étaient faits pour 
être toujours valables ! Mohammed ne 
connaissait aucune différence de degré 
dans ses inspirations; ainsi, par exemple, 
sa décision de pouvoir lui-même prendre 
un plus grand nombre de femmes qu'il 
n'était prescrit aux autres, était, dans son 
esprit, tout aussi bien la parole de Dieu 
que le « chapitre de l'Unité.» 11 avait, heu- 
reusement, une bonne dose de sens com- 
mun, et, en général, son jugement était 
sain; s'il en eût été autrement, le mal 
produit par cet usage de fixer à tout jamais 
des décisions relatives à certains moments 
et à des circonstances particulières, eût 
été beaucoup plus grave. Mais, telles qu'el- 
les sont, les lois du Korân représentent les 
coutumes modifiées d'un peuple grossier 
et sans culture, et sont souvent tout à fait 
inapplicables aux autres nations à des 
périodes différentes de développement. 
Jamais Mohammed n'aurait pu concevoir 
la possibilité que les lois qu'il trouvait 



— S0 — 



convenir à ses compatriotes, seraient into- 
lérables pour un autre peuple. Toutes les 
races devaient être broyées dans le même 
moule, car le moule était parfait et aucun 
perfectionnement pouvant y être apporté 
n'était compréhensible pour lui. 

Dans de pareilles circonstances, il est 
heureux que Mohammed n'ait jamais tenté 
de formuler un code de lois, et que ses 
décisions éparses ci et là soient peu nom- 
breuses et souvent vagues. 11 est surprenant 
de voir combien peu de législation propre- 
ment dite il y a dans le Korân. Nous avons 
vu qu'il n'y a à peu près rien dans les ha- 
rangues de la Mekke ; mais même dans 
celles de Médine il y a extrêmement peu de 
loi distincte. La plus grande partie des 
chapitres de Médine n'a trait qu'à des 
événements passagers. La conduite des 
Musulmans sur le champ de bataille et 
la louange à l'honneur de ceux qui meu- 
rent dans « la voie de Dieu » sont les 
topiques les plus fréquents, et Moham- 
med n'épargne pas l'insulte à ceux qui 
montrent le drapeau blanc, quand il est 



question de se battre. Un nombre consi- 
dérable de versets a trait aux « hypocri- 
tes » qui donnaient constamment au pro- 
phète-roi des motifs d'appréhension. Mais 
le principal thème des harangues de Mé- 
dine est la conduite des juifs auxquels 
Mohammed ne pouvait pardonner de ra- 
voir rejeté. Il protesta qu'il était annoncé 
dans leurs Ecritures, et qu'ils le connais- 
saient aussi bien qu'ils connaissaient leurs 
propres enfants, si seulement ils voulaient 
l'admettre parmi eux ; et il promulgua 
cette théorie : qu'ils avaient intentionnel- 
lement corrompu leurs livres sacrés afin 
d'empêcher le peuple de reconnaître la 
claire description dans laquelle lui Mo- 
hammed s'y trouvait dépeint. Les juifs 
répudiaient aussi ses légendes des patriar- 
ches et des prophètes, bien qu'elles fussent 
tirées de leur propre Haggadah ; de sorte 
que Mohammed fut obligé de leurattribuer 
uneplus haute origine. En résumé, les juifs 
étaient une épine douloureuse dans le côté 
du prophète, et, lorsque nous lisonsdanssa 
biographie quelle terrible punition il leur 

5- 



— 82 — 






fit subir, nous ne pouvons être surpris de 
l'amertume des dénonciations contre eux 
qui abondent à chaque page des chapitres 
de Mé.iine. 

Mohammed est moins hostile aux chré- 
tiens, sans doute parce qu'il n'était pas 
entré en relations étroites avec eux, et 
n'avait conséquemment pas été à même 
d'éprouver leur opiniâtreté. Il répudie 
fréquemment la doctrine de la Trinité et 
du Fils de Dieu, — « le Messie, Jésus, le 
Fils de Marie, n'est que l'apôtre de Dieu, 
son logos et son esprit : croyez donc 
en Dieu et à ses apôtres et ne dites pas 
« Trois » ; allons donc! ce serait meilleur 
pour nous. Dieu n'est qu'un seul Dieu... 
Le Messie ne dédaigne certainement pas 
d'être le serviteur de Dieu. » Son attitude 
au commencement est amicale : 

« Tu verras en vérité que ceux qui sont 
« le plus en inimitié contre ceux qui 
« croient, sont les juifs et les idolâtres; et 
« tu trouveras que ceux qui sont le plus 
« en affection pour ceux qui croient sont 
« ceux qui disent : « Nous sommes chré- 









83 - 



« tiens; » c'est parce qu'il y a parmi eux 
« des prêtres et des moines, et parce 
« qu'ils ne sont pas (iers. » 

Mais, plus tard, Mohammed changea sa 
bonne opinion des chrétiens : « Les juifs 
« disent qu'Ezra est le Fils de Dieu; et 
« les chrétiens disent que le Messie est le 
« Fils de Dieu, — Dieu les confonde ! 
« Qu'ils mentent ! Ils prennent leurs doc- 
« teurset leurs moines pour seigneurs plu- 
« tôt que Dieu, et aussi le Messie, le Fils 
a de Marie; mais ils sont forcés de n'ado- 
« rer qu'un Dieu, car il n'y a pas d'autre 
« Dieu que lui; que sa louange sojt cé- 
« lébrée, s'ils se joignent à lui! j> 

Sauf les harangues relatives à la situa- 
tion politique et aux parties de l'Etat, qui 
ont une si large part dans la division 
de Médine du Koràn, il est plus souvent 
question du prophète lui-même qu'aupa- 
ravant. Comme chef d'une cité turbu- 
lente, Mohammed trouva nécessaire de 
maintenir sa dignité, et il y en a plusieurs 
traces dans ses paroles. Le peuple a l'or- 
dre de ne pas s'approcher du prophète, 



x 4 - 



comme s'il n'était qu'un homme ordinaire, 
et il est dit formellement que celui qui 
obéit à l'apôtre obéit à Dieu. La famille de 
Mohammed est l'objet d'une certaine atten- 
tion ; des permissions spéciales lui sont 
accordées par le ciel par rapport à ses ma- 
riages , et le caractère de Tune de ses 
femmes est justifié par l'inspiration di- 
vine. Ces passages ne sont intéressants 
que pour la biographie de Mohammed, et 
forment un problème complexe auquel 
diverses solutions ont été proposées. 













VII 



1 



En négligeant tout ce qui se réfère aux 
événements contemporains, ce qui re- 
vient à dire la majeure partie des chapi- 
tres de Médine, ce qui reste d'oratoire ou 
de légal, que nous avons encore à exami- 
ner, est minime. Malgré le changement 
des sujets de révélation et la multitude de 
détails peu intéressants et éphémères qui 
sont traités, il ne faudrait pas supposer 
que le feu d'éloquence du prophète y soit 
éteint. Il est vrai que le style est, en gé- 
néral, lourd et diffus, comme était celui 
de la troisième période à la Mekke ; les 
versets sont longs et les chapitres sont vi- 
siblement composés d'un grand nombre 
de harangues fragmentaires et de phrases 












- 88 — 

détachées : réponses à certaines questions, 
éclats d'indignation à quelque provocation 
particulière, etc. Mais il y a ci et là des 
passages d'une beauté et d'une noblesse de 
pensée et d'expression qui n'ont été sur- 
passés à aucune période de la carrière du 
Prophète. Ainsi, par exemple, ce magnifi- 
que tableau au chapitre de la lumière 
(xxiv) : « Dieu est la lumière des cieux et 
de la terre; sa lumière est comme une ni- 
che dans laquelle serait une lampe, et la 
lampe sous un verre, et le verre comme 
s'il contenait une étoile scintillante; elle 
est allumée d'un arbre béni, un olivier qui 
ne vient ni de l'est ni de l'ouest, dont 
l'huile seule éclairerait sans être touchée 
par le feu; lumière sur lumière! Dieu 
guide vers sa lumière qui lui plaît, et Dieu 
fait des paraboles pour les hommes, et 
Dieu sait tout. 

« Mais les infidèles, leurs œuvres sont 
comme le mirage de la plaine; celui qui a 
soif croit y voir de l'eau, et ce n'est qu'en 
approchant qu'il ne trouve rien ; mais il 
s'aperçoit que Dieu est avec lui, et il lui 



- 8 9 - 

réglera son compte, car Dieu est un bon 
comptable. 

« Ou comme les ténèbres sur la mer pro- 
fonde, une vague la couvre, au-dessus de 
laquelle est une autre vague, au-dessus de 
laquelle est un nuage, obscurité sur obscu- 
rité ; en étendant la main, on peut à peine 
la voir; car celui auquel Dieu n'a pas 
donné de lumière, il n'a pas de lumière. » 

Ou bien encore le célèbre verset du 
Trône : 



Dieu est le seul Dieu; il n'y a point d'autre 
Dieu que lui, le Vivant, le Permanent. Ni l'as- 
soupissement ni le sommeil n'ont de prise 
sur lui. Tout ce qui est dans les cieux et sur la 
terre lui appartient. Qui peut intercéder auprès 
de lui sans sa permission .' Il connaît ce qui est 
devant eux et ce qui est derrière eux, et les 
hommes n'embrassent de sa science que ce 
qu'il a voulu leur apprendre. Son trône s'étend 
sur les cieux et sur la terre, et leur garde ne 
lui coûte aucune peine. Il est le Très-Haut, le 
Grand. 

(Kor., 11, 256. j 









— go — 

Ces passages purement oratoires sont 
toutefois rares; de même sont les descrip- 
tions de la nature et les légendes des pro- 
\i phètes. 

La__prjncipale section restante des chapi- 
tres de Médine est celle des réglementations 
religieuses, civiles et pénales, qui sont pres- 
que toutes contenues dans trois chapitres 
(u, iv et v) ; ce sont trois des plus longs, 
formant un agrégat d'environ six cents 
versets, ou près d'un dixième de la totalité 
du Korân. 

Il est intéressant d'étudier cette section 
légale du Korân, en la mettant en paral- 
lèle au dire général que la religion de Mo- 
hammed est faite d'un rituel compliqué et 
pénible et d'un code pénal qui ne tient au- 
cun compte de l'importance relative des 
crimes. 

Mohammed n'avait certainement pas le 
désir de faire un nouveau code de jurispru- 
dence, ni d'imposer à ses partisans un ri- 
tualisme rigoureux et sévère. Il paraît n'a- 
voir donné volontairement de décisions 
légales qu'en, de rares occasions, sauf lors- 



— 9' — 

qu'un abus criard demandait à être cor- 
rigé, et les versets légaux du Korân ne sont 
évidemment que ses réponses aux ques- 
tions qui lui furent adressées comme gou- 
verneur de Médine. C'est pour cela qu'il 
n'a établi que quelques règles de cérémo- 
nial religieux, et même ces règles peuvent- 
elles être suspendues en cas de maladie ou 
autre empêchement. « Dieu veut vous fa- 
ciliter les choses, dit-il, car l'homme a été 
créé faible. » Il semble s'être méfié de lui- 
même comme législateur, car la tradition 
a été conservée d'une de ses harangues 
dans laquelle il engage le peuple à ne pas 
prendre ses décisions sur les affaires de ce 
monde comme infaillibles. Lorsqu'il parle 
des choses de Dieu, il doit être obéi ; mais, 
quand il traite des affaires humaines, il 
n'est qu'un homme comme ceux qui l'en- 
tourent. Il s'est contenté de laisser en vi- 
gueur les coutumes arabes comme lois des 
Muslims, sauf celles qui étaient manifeste- 
ment injustes. 

Le rituel du Korân comprend les actes 
nécessaires de foi, la récitation du Credo, 



I 






— 9 2 — 

la prière, l'aumône, l'abstinence et le pè- 
lerinage, mais ne pose aucune règle quant 
à la manière dont ils doivent être prati- 
qués. « Observe les prières et la prière du 
milieu, » dit Mohammed vaguement, « et 
mets-toi respectueusement devant Dieu; » 
— « Cherche un appui dans la patience et 
la prière; en vérité, Dieu est avec celui qui 
souffre; » mais il ne dit rien de ces em- 
barrassantesalternances de prosternements 
et de formules qui sont en pratique dans 
les mosquées. Il fait allusion à la prière 
du vendredi, mais non comme à un rite 
obligatoire. « Lorsque vous êtes en voyage, 
il ne vous sera pas imputé à péché si vous 
manquez à vos prières, si vous craignez 
que les infidèles se mettent contre vous. 
Dieu pardonne tout, sauf de mettre quoi 
que ce soit au même rang que lui. » L'abs- 
tinence est définie plus clairement, mais 
avec plus de réserves. Tourner la face vers 
le Kibla de la Mekke est distinctement 
prescrit au chapitre h, et le pèlerinage à la 
Kaaba est ordonné comme suit : « En vé- 
« rite, Safa et Maroua sont les phares de 




■ 



- 9 3 - 

« Dieu, et pour celui qui fait un pèlerinage 
« à la maison (Kaaba), ou la visite, il n'y a 
« plus de crime s'il en fait le tour, et à ce- 
« lui qui obéit à sa propre impulsion en 
« taisant le bien, Dieu est reconnaissant et 
« le sait. » L'aumône est fréquemment re- 
commandée, mais le montant des aumônes 
est simplement indiqué comme « le sur- 
plus ». Nous trouvons aussi qu'en fait de 
nourriture défendue, il y a : ce qui est mort 
naturellement, le sang et la chair du porc 
« qui est une abomination » et les viandes 
qui ont été offertes aux idoles, auxquelj^ 
turent plus tard ajoutés tous les animaux 
qui auront été étranglés, ou percés, ou en 
partie mangés par des bêtes de proie. Sauf 
celles-ci, aucune sorte de nourriture n'est 
défendue. « Mange les bonnes choses que 
nous avons mises à ta disposition et re- 
mercie Dieu. » En outre, les croyants 
avaient la défense de boire du vin, de faire 
des statues et de se livrer aux jeux de ha- 
sard; « en tout cela il y a péché et profit 
pour l'homme, mais le péché. est plus grand 
que le profit. » L'usure est strictement dé- 






I 






- 94 - 

fendue et classée au nombre des grands 
péchés. Il est question des ablutions, et le 
sable est autorisé à défaut d'eau, mais les 
détails du oudu ne sont pas indiqués. La 
guerre contre les infidèles est ordonnée 
dans les termes suivants : « Combattez 
dans la voie de Dieu ceux qui se battent 
contre vous et ne transigez pas; tuez-les 
partout où vous les trouverez et chassez- 
les de l'endroit d'où ils vous auront chas- 
sés, car la sédition est pire que le meurtre. 
Mais s'ils cèdent, alors, en vérité, Dieu est 

clément et miséricordieux N'ayez pas 

d'hostilité, sauf contre l'injuste; quiconque 
transgresse contre vous, transgressez con- 
tre lui de la même manière, » — doctrine 
différente de ce que Mohammed dit ail- 
leurs : « Repoussez le mal par le bien. » 
Se battre pendant le mois sacré est un 
grand péché, mais c'est quelquefois néces- 
saire. 

Les lois civiles du Korân sont à peine 
plus précises que celles qui ont trait aux 
rites religieux. La loi du mariagfi-est sus- 
ceptible de plus d'une interprétation, et a 



9 5 



plutôt l'air d'une recommandation que 
d'un règlement. « Epousez, selon qu'il 
vous convient, deux, trois ou quatre fem- 
mes, et si vous craignez de ne pas être 
équitable, alors seulement une, plus ce que 
possède votre main droite (i. e. des escla- 
ves). Vous serez ainsi moins exposé a être 
partial. » Le mariage avec les infidèles est 
détendu : « Certainement une servante 
croyante est préférable à une femme ido- 
lâtre. » Les lois relatives au divorce sont 
plus explicites que la plupart des autres 
règlements du Korân, et contiennent pres- 
que tous les détails maintenant observés 
dans les pays mahométans. Les lois con- 
cernant les femmes sont évidemment les 
plus minutieuses et les plus élaborées du 
Korân. C'est là que Mohammed a fait ses 
principales réformes, et bien que, pour un 
Européen, ces réformes puissent paraître 
légères, si on les compare à la condition 
antérieure des femmes arabes, elles étaient 
considérables. Les restrictions apportées à 
la polygamie : la recommandation de la 
monogamie: la substitution de degrés pro- 



I 












- 9 6 - 

hibés à l'horrible promiscuité des mariages 
arabes : les restrictions au divorce et les 
règles très sévères pour l'entretien, pendant 
un certain temps, des femmes divorcées 
par leurs anciens maris : et pour l'entre- 
tien des enfants, l'innovation créant les 
femmes héritières légales, bien que pour 
moitié par rapport aux hommes : l'aboli- 
tion de la coutume qui traitait la veuve 
comme partie de l'héritage de son mari, 
forment une liste considérable de modifi- 
cations sérieuses. Quoi que Mohammed 
n'eût pas une très haute opinion de la 
femme, comme le prouvent de nombreu- 
ses traditions aussi bien que le Korân lui- 
même, c'est un fait, qu'aucun profond lé- 
gislateur n'a fait de changements aussi 
importants à l'égard des femmes que le fit 
Mohammed en dépit de son point de vue 
étroit et de la triste opinion qu'il avait du 
beau sexe. 

L'élévation des femmes au droit d'héii- 

tage n'est pas la seule innovation que 

Mohammed ait introduite dans la loi d'hé- 

[ ritage. On peut presque dire qu'il sup- 



prima le droit de disposition testamen-/ 
taire. La part exacte de chaque parenté 
est fixée, et le testateur n'a le pouvoir de 
disposer à son gré que d'un tiers de 
sa fortune. Le trait principal des rè- 
glements de Mohammed sur l'héritage 
est l'institution précise d'une réserve des 
deux tiers à laquelle le testateur ne peut 
toucher, et qui revient à certains héritiers 
réguliers, ou, à leur défaut, à l'Etat. Le 
système a indubitablement ses qualités, 
et il a été assez fréquemment considéré 
comme supérieur au système européen de 
disposition testamentaire ; mais on peut 
mettre en doute que la grande diffusion de 
la propriété qui en résulte soit après tout 
avantageuse à l'Etat, et ait été heureuse, 
même dans les conditions favorables que 
présentent certaines particularités de la vie 
orientale. 

La loi pénale du Korân est extrême- 
ment fragmentaire. Le meurtre est vengé 
selon la coutume arabe de la vendetta : 
« La peine du talion vous est prescrite 
« pour l'assassiné, le libre pour le libre, 

6 






- 9 8 - 

« Fesclave pour l'esclave, la femme pour 
« la femme; et même celui qui est par- 
ce donné par son frère doit être poursuivi 
« vraisemblablement, et condamné à payer 
« de bonté. » L'homicide accidentel d'un 
musulman doit être compensé par l'a- 
mende du sang et la mise en liberté d'un 
esclave. Le manque de chasteté de la part 
des femmes devait être puni en murant la 
femme jusqu'à ce que la mort l'ait délivrée, 
ou ce que Dieu lui ouvre la route » ; mais 
la lapidation des deux parties (d'après un 
fragment authentique qui n'est pas com- 
pris dans le texte ordinaire du Korân) fut 
ordonnée plus tard. Quatre témoins sont 
exigés pour prouver une accusation de 
cette gravité. Les esclaves, en raison de 
leurs incapacités légales, doivent recevoir 
la moitié de la pénalité des femmes libres, 
en coups de cordes. Les voleurs sont pu- 
nis par l'ablation des mains. C'est tout 
ce que en pratique Mohammed a dis- 
tinctement ordonné en matière de loi cri- 
minelle. Nous ne saurions nier que Ton 
puisse tirer par induction quelque chose 



— OQ — 



de plus de ses harangues ; mais ce que 
nous venons de nommer est tout ce qu'il 
a défini ave: précision dans le Korân. 



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VIII 



Les faits que nous a révélés l'étude des 
chapitres de Médine suggèrent quel- 
ques conclusions importantes. Il n'est pas 
rare de comparer le Koràn au Pentateuque, 
et d'affirmer que chacun est la loi en même 
temps que l'évangile de ses croyants. La 
ressemblance est plus étroite qu'on le sup- 
pose communément. De même que les 
Juifs ont négligé leur Pentateuque en 
laveur du Talmud, les Muslims ont laisse 
décote le Koràn pour les Traditions et les 
Décisions des Docteurs. Nous ne voulons 
pas dire qu'un mahométan auquel on de- 
mandera quel est le livre de sa religion 
répondrait autrement qu'en indiquant le 
Korân ; mais nous voulons dire qu'en fait 



— '°4 — 






ce n'est pas le Korân qui guide sa foi et 
ses pratiques. Au moyen âge de la chré- 
tien-té, ce n'est pas le Nouveau Testament, 
mais bien la « Summa Theologica » de 
Thomas AquinUs qui décidait les questions 
d'orthodoxie; et, de nos jours, le fidèle or- 
thodoxe ne tire pas ordinairement sa foi 
de ses investigations personnelles de l'en- 
seignement du Christ dans les Evangiles. 
C'est précisément de la même manière que 
le mahométisme s'appuie sur des bases 
beaucoup plus larges que le Korân pur. 
Le Prophète lui-même n'ignorait pas que 
ses révélations ne prévoyaient pas toutes 
les possibilités de l'avenir. Lorsqu'il en- 
voyait Mo'adh au Yémen pour recueillir 
et distribuer des aumônes, il lui demanda 
quelle loi il voulait avoir pour guide : « La 
loi du Korân, » dit Mo'adh. « Mais si tu 
n'y trouves pas les principes nécessaires? » 
— « Alors j'agirai d'après l'exemple du 
Prophète. » - « Mais s'il manque? » — 
« Alors je ferai une comparaison et j'a- 
girai en conféquence. » Mohammed ap- 
plaudit chaleureusement à l'intelligence 






- io5 - 

de son disciple, et des déductions très im- 
portantes ont été tirées par suite de son 
approbation au système d'analogie. C'est 
toutefois le dernier ressort. Lorsque 
le Korân ne fournit aucune décision pré- 
cise, les conversations privées de Moham- 
med — vaste corps de traditions orales soi- 
gneusement préservées et transmises, puis 
réunies et examinées critiquement — sont 
consultées. Et s'il n'y a rien d'analogue 
dans le Sunna (c'est le nom de ce corps 
de traditions), alors les annales des déci- 
sions par consentement général des Pères 
sont le secours. « La loi, » dit Ibn-Khal- 
dûn, « est basée sur l'accord général des 
compagnons du Prophète et de leurs dis- 
ciples.» Finalement, il y avait le principe 
d'analogie pour les guider si toutes les autres 
sources faisaient défaut. En fait,lesMuslims 
ne se livrent pas à ces investigations labo- 
rieuses, mais se réfèrent à l'un ou l'autredes 
principaux ouvrages dans lesquels tout ceci 
a été fait pour eux. On s'aperçut bientôt 
qu' « un système qui voulait légiférer sur 
toutes les parties de la vie, tout le déve- 



io6 — 



loppement des idées et des forces de 
l'homme, à l'aide du Sunna et des déduc- 
tions par analogie qui pouvaient en être 
tirées, était un système qui, non -seulement 
donnait toutes les tentations possibles pour 
fausser la tradition, mais encore devien- 
drait beaucoup trop embarrassant pour 
être pratiqué. » Dès lors, ainsi que M. Sell 
l'a expliqué dans son admirable ouvrage 
sur « La foi de l'Islam », il devint néces- 
saire de systématiser et d'arranger ce chaos 
de traditions, décisions et déductions, et 
de cette nécessité sortirent les quatre grands 
systèmes de jurisprudence connus des 
noms de leurs fondateurs, le Hanafite, le 
Mâlikite, le Chah ite et le Hanbalite, à 
l'un desquels appartient tout musulman 
orthodoxe. Les décisions de ces quatre 
Imâms, Abou-Hanîfa, lbn-Màlik, Ech- 
Châfi'i et Ibn-Hanbal, font autorité près 
de tout musulman sunnite. Il est de foi or- 
jthodoxe que, depuis les quatre Imâms, nul 
docteur n'a paru qui puisse leur être com- 
paré en science et en jugement, et, que ce 
soit vrai ou non, -il est certain 'qu'aucun 



« 



théologien ou juriste n'a surpassé leurs di- 
gestes de la loi. Aucun compte n'est tenu 
des circonstances différentes dans lesquel- 
les les mahométans sont maintenant pla- 
cés; les conclusions auxquelles ces Imams 
sont arrivés aux vin' et ix 1 " siècles sont 
considérées comme également applicables 
au xiV siècle, et un manuel populaire de 
théologie pour les Moslems de l'Inde dé- 
clare qu' « il n'est pas légal de suivre quel- 
qu'uutre que les quatre Imams; de nos 
jours, le Kàdi ne doit donner aucun ordre, 
et le mufti aucun fatoua, contraire à l'o- 
pinion des quatre Imâms '.» 

Telle est l'explication de la différence 
entre le mahométisme moderne et l'ensei- 
gnement que nous avons pu tirer du Koràn 
même. L'Islam s'appuie sur nombre de 
colonnes, et le Koràn n'en est pas la seule 
base. Une large part de ce que les Muslims 
croient et pratiquent maintenant ne se 
trouve en rien dans le Koràn. Nous n'en- 
tendons pas dire que îes. traditions de 



■ 

■ 

m 



i. E. Sell, Faith of Islam, p. 19. 



io8 






Mohammed (leur authenticité une fois ad- 
mise) ne sont pas une aussi bonne autorité 
que le Korân — et certes, entre le cas où 
le prophète professe parler les paroles de 
Dieu comme dans ce livre , et les pre- 
mières où il ne le prétend pas, il n'y a 
guère de choix à faire, — de même ne 
prétendons-nous pas que les premiers doc- 
teurs de la Loi ont fait preuve d'imagina- 
tion en tirant leurs inductions et analogies, 
bien que nous ayons nos doutes ; tout ce 
sur quoi nous insisterons est que c'est une 
erreur d'appeler le Korân le compendiiim 
théologique ou le Corpus juris de l'Islam. 
1 II n'est ni l'un ni l'autre. Ceux qui feuil- 
letteront les pages de. THedaya, ou Code 
musulman de Khalil dont M. Seignette a 
publié récemment une traduction française 
à Alger, verront facilement de quel mi- 
nime secours est le Korân au légiste mu- 
sulman, et combien peu des deux mille 
clauses de Khalil peuventêtre retracées jus- 
qu'au « livre de la loi » supposé. De même 
peut-on tourner et retourner du commen- 
cement à la tin et de la fin au commence- 



- io 9 — 

ment les pages du Korân pendant toute 
sa vie, sans y trouver Ja plus légère indica- 
tion du formidable système de rituel qui 
est maintenant considéré comme une par- 
tie essentielle de la religion musulmane. 
Quant à nous, nous préférons le Korân 
à la religion telle qu'elle est pratiquée 
aujourd'hui, et sommes heureux de penser 
que nous ne sommes pas redevables de 
toutes les fautes de l'Islam moderne au 
livre sacré sur lequel il est censé s'ap- 
puyer. Personne ne saurait lire sans émo- 
tion ce livre remarquable. Il y a dans le 
Korân une simplicité d'un genre spécial 
qui attire en dépit de ses répétitions et de 
sa tristesse. Aucun livre ne porte plus 
distinctement l'empreinte de l'esprit de 
son auteur; d'aucun autre peut-on dire 
aussi positivement qu'il est sorti du cœur 
sans préoccupation ni défiance. Tout in- 
consistant , contradictoire, ennuyeux et 
fastidieux qu'il soit souvent, le livre a une 
personnalité qui retient l'attention. Ce 
n'est pas un code de lois, encore moins un 
système de théologie; mais c'est quelque 



— : — ' 



— I 10 — 

chose de mieux. Ce sont les paroles en- 
trecoupées d'un cœur humain complète- 
ment incapable d'hypocrisie et ce cœur 
était celui d'un homme qui a exercé une 
influence extraordinaire sur l'humanité. 





TABLE DES MATIÈRES 



t % 






L — Le contenu du Koràn i 

II. — Son auteur iy 

III. — La période de la poésie 3i 

IV. — La période de la rhétorique 5i 

V. — La période de l'argumentation.... 65 

VI. — La période des harangues j'S 

VII. — Les lois du Korân 85 

VIII. — Résumé et conclusion ioi 



1 



Le P u y — Imprimerie de Marchessou (ils. 







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